A lire!!!

Publié le par Vinvin

Encore une fois, je vous invite à aller lire quelques articles.

Mais vraiment, cette fois ci, j'insiste: j'aimerais que vous preniez le temps de les lire, car grand changement, ces articles ne parlent ni du choléra, ni des élections, ni de la misère, ni du tremblement de terre, ou encore de l’action de la communauté internationale.


Non, ces articles parlent  de la beauté et des charmes d'Haïti. Ca n'arrive pas souvent, et rien que pour cette raison ça vaut la peine d'être souligné.

Déjà à la suite du séisme, Chantal Guy, l’auteur des ces lignes, avait écrit des articles qui portaient un autre regard, que nous autres amoureux d'Haïti n'avions pas manqué de remarquer. Elle  continue sur la même lancée, et à vrai dire ça fait vraiment plaisir!

Alors, mèsi anpil  Madame Chantal Guy!! (sources: http://www.cyberpresse.ca )


Haiti, le pays sans touristes 

 

(Port-au-Prince) Le choc est frontal. Dès la sortie de l'avion, c'est la cohue pour les bagages. Puis les portes s'ouvrent sur une chaleur de four, la poussière, le bruit, les odeurs, et une armée de chauffeurs qui vous sautent dessus pour vous imposer - plus que proposer - leurs services. L'épreuve de l'aéroport Toussaint-Louverture, encore fissuré, donne toujours une première impression assez mauvaise qui vous fait douter d'avoir choisi Haïti pour destination. Mais ça vous fouette pour la suite.

Car il n'y a rien de neutre ici. Haïti, on aime ou on n'aime pas, c'est aussi tranché que ça.

Depuis le séisme du 12 janvier 2010, la vision de Port-au-Prince est douloureuse. Par endroits, infernale. La sensation de vertige est permanente. Il faut dénicher un abri quelque part pour se remettre des émotions de la journée. «La chaleur de mille vies intenses monte brutale vers moi/Lourd contre mon coeur, un coeur immense bat». Ces vers de Jacques Roumain résument assez bien l'expérience.

Pour sentir un peu plus la douceur de vivre et l'âme du pays, il faut sortir de la capitale. Prendre la route vous révèle une autre réalité, qui saute aux yeux: Haïti, c'est beau. Rien de plus évident.

Vous roulez en croisant les innombrables tap-tap et autobus colorés aux slogans bibliques qui vous donnent envie de prier tellement le Code de la sécurité routière est ici inexistant. Quand un bus qui affiche «Dieu seul décide» risque de vous emboutir, et que l'accident évité, tous ses passagers éclatent de rire, vous comprenez que la sécurité, ou le destin, sont des données ici extrêmement relatives. Première leçon: savoir s'abandonner. Et faire confiance aveuglément au conducteur de la moto qui zigzague dans le trafic permanent...

Devant vos yeux éblouis, la vallée de Jacmel se déploie. Ayiti tient son nom de son relief montagneux. Littéralement, «la montagne dans la mer». C'est d'une splendeur à couper le souffle, une merveille. Vous vous dites: mais que fait l'UNESCO?

La ville de Jacmel a été salement abîmée par le séisme, mais le chaos n'est pas aussi envahissant qu'à Port-au-Prince. Entre les immeubles effondrés, la beauté de l'architecture néo-colonialiste est toujours visible. Le chic d'un passé flamboyant. L'hôtel Florita, tout près de la mer, est l'ancienne demeure particulière du commerçant Jean-Bernard Vital, qui a été rachetée il y a quelques années par un Américain. On ne peut que tomber amoureux de cette bâtisse datant de 1888, qui compte une dizaine de chambres, et qui propose un voyage dans le temps. Avec sa cour intérieure, ses toiles naïves, ses balcons immenses. On se croirait dans un roman.

J'ai eu l'impression d'être la seule locataire pendant mon séjour. Et Jean, le gérant, confirme ce que l'on sait déjà: le tourisme est en chute libre depuis quelques années. Et 2010 n'a rien fait pour améliorer les choses: séisme, choléra, troubles politiques. Mais les réservations reprennent pour le carnaval en février. Jacmel, ville des artistes - on dirait que tout le monde est peintre ici - est «ze place to be» lors de ces festivités qui n'ont rien à envier au Mardi gras de La Nouvelle-Orléans.

Difficile d'être la seule touriste en ville. Quelques enfants en vous voyant se frottent les doigts pour illustrer l'argent en disant «blan! blan!». Cela ne désigne pas seulement votre couleur; un «blan» est un étranger, et il pourrait être noir aussi. Il faut savoir se défendre, en attendant que le rapport avec les visiteurs devienne moins rare. Mais, comme dans un village, les gens finissent par vous reconnaître et par vous laisser tranquille. Ou par devenir carrément vos amis. Un bon échange et vous voilà déjà dans un cercle. Quand on vous demande pour quelle ONG vous travaillez, et que vous répondez que vous êtes en Haïti en voyage, les visages s'éclairent. Les Haïtiens croulent tellement sous les bons sentiments que de rencontrer une espèce aussi rare leur fait immensément plaisir.

Le potentiel touristique en Haïti est énorme. Il pourrait révolutionner l'économie du pays. Un seul touriste ici peut aider une dizaine de familles, et cela, sans passer par la charité. Ils n'attendent que ça, être payés pour leurs services, pour leur travail. Et ce tourisme pourrait se développer différemment de la mentalité des complexes de la République dominicaine. Car les richesses d'Haïti dépassent largement les belles plages: c'est une histoire, c'est une culture, c'est un mode de vie, c'est un esprit. Un pays qui n'a rien perdu de son âme, peut-être parce qu'il est depuis très longtemps isolé du reste du monde.

Un bon exemple est l'Île-à-Vache, juste au sud des Cayes. À l'intérieur de mon périple, je voulais quelques jours de repos total. J'ai été divinement servie à Port-Morgan. On n'a pas idée qu'un tel bijou se cache dans le pays. Dans cette île: une population d'environ 15 000 habitants, aucune voiture, aucune moto. L'habitat naturel est préservé, de même que le mode de vie traditionnel des gens, hyper accueillants. Le temps s'est arrêté, personne n'a de montre. Mais tout le monde vous sert la main. Tout le monde est vaguement cousin, aussi...

Pour le voyageur, Haïti est une ivresse de tous les instants, qui vous rend euphorique ou migraineux selon les bons ou mauvais moments. Cela relève plus de l'expérience initiatique que touristique, à vrai dire. Impossible à résumer. Au moment où vous lirez ces lignes, j'aurai passé un mois en Haïti, comme touriste - et je compte bien vous en reparler dans ce cahier. Ce voyage fut bien au-delà de mes espérances. J'ai pris des dizaines de photos avant de comprendre que je ne pourrai jamais rapporter l'essentiel de ce voyage, qui était tout entier dans ma rencontre avec le peuple haïtien. C'est physique. C'est émotif. C'est humain. Haïti ne sera jamais un pays de carte postale...

Et c'est très bien ainsi.

Chantal Guy



Haiti n’est pas que le 12 janvier

 

Je n'ai pas envie de vous parler du 12 janvier.

Je l'ai déjà fait dans ce journal l'an dernier et chaque mot m'a semblé gorgé de larmes et de sang.

Je n'ai pas envie de vous parler du 12 janvier parce que tous les soirs, pendant un an, c'est ce jour-là que je revoyais avant de trouver péniblement le sommeil.

Je n'ai pas envie de vous parler du 12 janvier parce que vous aussi, vous avez vu ces images tourner en boucle et les reverrez encore aujourd'hui.

En revanche, j'ai envie de vous dire qu'Haïti a été un coup de foudre avant d'être un tremblement de terre. Que le pire de ce pays fait toujours de l'ombre à ce qu'il y a de meilleur. Qu'aimer Haïti est difficile parce que l'aimer vous fait mal. Mais il n'y a pas de passion sans douleur.

Je suis revenue sur ce sol potentiellement dangereux pour cesser de trembler. Je suis revenue pour un mois, pour eux et pour moi, malgré le choléra et toute la liste des peurs qui isolent éternellement ce pays. Je suis revenue pour aller à la rencontre de ce peuple dont la force et la dignité, il y a un an, recouvraient la mort, qui continue de lui voler la vedette. Je suis revenue parce que d'avoir vécu un événement hors de l'ordinaire ne fait pas de vous quelqu'un d'extraordinaire, mais de plus humble. Mon expérience personnelle du séisme n'a aucun sens et aucun intérêt si elle ne rejoint pas les centaines de milliers d'autres vécues au même moment.

Je suis revenue parce que j'avais besoin d'Haïti pour me retrouver.

L'an dernier, j'étais ici à la recherche de beauté et c'est encore ma quête. Mon combat contre l'horreur. J'ai découvert que je suis un peu comme les peintres haïtiens, capables de voir le merveilleux dans la cruelle réalité. D'aller au-delà de l'image de misère qui les enferme dans le cliché d'un peuple incapable, alors que tous les jours il réalise l'impossible.

Je n'ai pas envie de vous parler du 12 janvier parce que, depuis trois semaines, j'ai fait le plein d'autres images. La beauté, je l'ai vue partout sur mon chemin. Dans la vitalité formidable des Haïtiens, sans cesse en mouvement malgré le piétinement généralisé. En mangeant du lambi sur une route congestionnée sans autre lumière que celle des étoiles. Dans les tap-tap bondés où votre présence de Blanc suscite le fou rire. Dans les couleurs éclatantes des toiles d'art qui jurent contre les murs fissurés. Dans les conversations enflammées des jeunes qui veulent changer le monde. Dans le paysage époustouflant de la vallée de Jacmel à l'aube. Dans ces vieillards qui dansaient au bal du 1er janvier à la montagne. Dans la soupe joumou et le chocolat chaud qui vous replace l'estomac après la cuite. Dans l'humour noir que les Haïtiens maîtrisent comme personne. Dans la musique kompa qu'on entend à tous les coins de rue. Dans les enfants qui ne connaissent pas la peur du choléra. Dans cet accueil incroyablement généreux. Dans ce refus de la morbidité et de la culpabilité du survivant, puisque d'avoir survécu au goudougoudou est un cadeau des dieux qu'on doit respecter. Dans la rage d'exister, qui vaut mieux que tous les gémissements. Dans ce tragique espoir qui existe toujours malgré les déceptions innombrables, et que je partage maintenant.

Je n'ai pas envie de vous parler du 12 janvier. J'ai juste envie de vous dire qu'Haïti, à l'échelle de l'humanité, fait bien plus que 7 sur celle de Richter.

Chantal Guy

 

La dernière journée de port au prince

 

Le 11 janvier 2010, Dany Laferrière nous a menés un peu partout dans sa ville natale, où il a passé sa jeunesse avant de prendre le chemin de l'exil, à 23 ans. C'était la veille du tremblement de terre. Nous ne savions pas alors que nous allions immortaliser la dernière journée de Port-au-Prince telle que les Haïtiens l'ont connue. Pour mesurer l'ampleur de la perte, nous vous invitons à voir la beauté de cette ville avant sa destruction. Pour ne jamais l'oublier.

Avec le recul, c'est comme si nous avions visité Pompéi avec l'un de ses plus illustres poètes avant l'éruption. Comme d'habitude, Dany Laferrière était très occupé, conséquence du prix Médicis pour L'énigme du retour. Il était au pays depuis un moment déjà, et on ne cessait de le recevoir avec tous les honneurs. Notamment à Petit-Goâve, la ville de sa grand-mère Da, où on avait décrété une journée de congé pour tout le monde, afin de fêter le retour de l'enfant prodigue.

Mais cette journée-là, il me l'avait promise, en dépit de son horaire chargé, alors que personne ne se doutait du drame qui allait tous nous frapper. Et personne, en fait, ne saura jamais combien le lundi 11 janvier était une journée magnifique.

Les écrivains commençaient à arriver pour le festival Étonnants Voyageurs, annoncé partout sur des banderoles dans la ville. Dany l'avait écrit dans son roman, et nous pouvions le sentir: une relative stabilité était elle aussi de retour à Port-au-Prince, réputé pour ses enlèvements beaucoup plus que pour ses prix littéraires. La ville était ce jour-là grouillante et langoureuse sous le soleil de janvier. Nous allions célébrer sa vitalité, ses poètes, ses écrivains, ses artistes. Ils venaient du Québec, de la France et de l'Afrique pour l'occasion.

Le but de notre reportage était de rendre la courtoisie à un écrivain qui, en 25 ans de carrière, n'avait cessé de nous faire voyager dans son île magique, apportant à la littérature québécoise un souffle nouveau. Pour la première fois, c'était à nous d'aller à la rencontre d'Haïti.

***

Très tôt le matin, nous avons accompagné Dany à la radio pour sa première entrevue de la journée. On m'a demandé ce que je faisais là, avec un photographe. J'étais très heureuse de dire que nous étions là pour la littérature. Et cela rendait nos interlocuteurs fiers et volubiles. Spontanément, ça valait une invitation au micro.

- Le Médicis, c'est un prix pour Haïti ou pour le Québec?

- Je pense que nous le partageons, ai-je répondu, enthousiaste et diplomate.

Cela allait donner le ton pour la suite. Parce que nous avions parlé au micro avec Dany, tout le monde allait nous reconnaître dans notre tournée. Les journalistes canadiens qui suivaient Dany Laferrière, et qui trouvaient que le Médicis était aussi à eux. On écoute beaucoup la radio, en Haïti.

***

Crochet vers la Direction nationale du livre dirigée par Emmelie Prophète, où Thomas C. Spears, professeur américain de littérature, était en visite. Des amis de l'écrivain. «Le café est déjà dans l'escalier disait Saint-John Perse» a cité Dany, en voyant un employé nous accueillir avec ce café si fort et savoureux qui allait jalonner notre route un peu partout. Parce que le café, comme le rhum Barbancourt, est une institution en Haïti. Discussion sur l'importance de la diffusion du livre en Haïti: Dany déplore que la littérature québécoise ne soit pas mieux connue des Haïtiens.

 

Ensuite, le fameux Champ-de-Mars, le coeur de Port-au-Prince. Rempli d'étudiants. Quelques-uns font des discours enflammés, écoutés gravement par d'autres. Dany me dit qu'il n'a pas envie de les entendre, comme s'il reconnaissait la fièvre dangereuse de la jeunesse, les mauvais souvenirs de la sienne. Il nous montre le Palais présidentiel et le palais de justice. «Au Québec, il n'y a pas d'endroit où l'État se met en place comme ça. Ici, on le voit. Ça marque quand on est enfant. Ça rend fous les Haïtiens, qui veulent tous devenir président. Il y a deux lions devant le palais de justice, et c'est ça la réalité: on se fait manger. Quand j'étais enfant, je promenais un bâton sur les grillages, en guise de défi...»

Pendant cette promenade, plusieurs personnes l'arrêtent pour lui demander un autographe. Alors que nous nous dirigeons vers le Théâtre Rex et le Café Rex, je comprends soudainement que nous sommes dans son roman Le cri des oiseaux fous. Le roman des 24 dernières heures avant son exil vers le Québec. Ce sont exactement les mêmes lieux. «Le Rex Théâtre, c'était mon cinéma! Je venais y voir des films, des spectacles. Je me souviens de L'enfer des hommes, un film de guerre, que j'ai dû voir ici 30 fois. Ma grand-mère se demandait pourquoi tous ces hommes se roulaient dans la boue comme ça, et je lui répondais: mais c'est un film de guerre!»

Tous les samedis, il allait manger un burger et boire un jus de papaye au Café Rex. «Tous les samedis!» répète-t-il. Et en ce 11 janvier, il veut nous le faire découvrir. Mais le proprio ne voit pas d'un très bon oeil la présence d'une journaliste et d'un photographe. Alors Dany insiste doucement, argumentant que nous sommes venus du Québec pour parler de ses livres, et des lieux qui les ont inspirés. Le burger sera très bon.

Nous visitons le Musée d'art haïtien, pas très loin. Dany nous détaille chacune des toiles qui sont sur les murs. Parce que dans une autre vie, il a été critique d'art. «Puisque j'écrivais sur la peinture dans les journaux, je suis devenu LE critique «dit-il en riant. Depuis le coup de foudre de l'Américain Dewitt Peters en 1944, la peinture haïtienne est devenue célèbre dans le monde. Il nous montre une toile de Wilson Bigaud, Le Paradis terrestre, qui vaut une fortune. Dany a connu personnellement plusieurs des peintres exposés ici, et il a une anecdote pour chacun. Rigaud Benoît, Gessner Armand, Hector Hyppolite...

Il est intarissable.

Nous passons devant le Lycée des jeunes filles au moment de la sortie des classes. Une mer de jolies robes bleues entoure l'auteur du Goût des jeunes filles et l'image est trop belle pour l'ignorer. Elles gloussent devant l'appareil photo d'Ivanoh Demers, ce qui rend Dany Laferrière tout aussi hilare.

Rue Lafleur-Duchêne, dans le quartier Bas-peu-de-chose, nous voyons la maison où il a habité jusqu'à cette nuit fatidique qui a changé son destin,quand son ami journaliste Gasner Raymond a été assassiné. Dans Le cri des oiseaux fous, sa mère, ne voulant prendre aucun risque pour son fils, lui achète un aller simple pour le Québec, en lui interdisant de revenir à la maison. C'est une coquette demeure, que nous contemplons en nous disant que, de là, est née une oeuvre qui vient d'être couronnée par le Médicis. Deux voisins le reconnaissent. Ils échangent des souvenirs.

***

Nous resterons deux bonnes heures au mythique hôtel Oloffson, devant lequel Dany passait tous les jours en rêvant d'y séjourner. «Ils ont le service le plus lent de Port-au-Prince, souligne-t-il. Parce qu'ici, on a arrêté le temps.» De nombreuses stars internationales ont fréquenté cet hôtel, comme en témoignent leurs noms inscrits à la porte des chambres. Le plus célèbre étant sûrement Graham Greene, qui s'est inspiré de l'endroit pour écrire son roman Les comédiens.

Le charme suranné de l'Oloffson est irrésistible, ce qui porte Dany à la confidence, autour d'un Barbancourt. De toutes les émotions causées par le prix Médicis, c'est sûrement celle de sa mère qui le touche le plus. Elle ne lui parle jamais de ses livres, alors que sa tante les a tous lus en le traitant de menteur et de chenapan.... «Hier, ma mère m'a fait un joli cadeau. À l'église où elle va prier, tout le monde est venu la voir pour la féliciter de mon prix. Elle m'a alors dit: "?Tu dois être très connu. J'ai fait chanter une messe pour toi."»

Il ferme les yeux. «La forme, c'est magique, parce que cela a un impact sur soi. J'ai toujours su que j'étais un homme de lettres. C'est une aventure que j'ai entreprise pour que ça transforme ma vie. Deviens qui tu es, disait Nietzsche. C'est un chemin que j'ai pris pour que cela devienne ma réalité. C'est le temps que j'y ai mis qui compte. Dans les 30 dernières années, j'ai passé plus d'heures dans la réalité rêvée. C'est avec le rêve qu'on fait les gens. Car si on ne rêve pas, on ne se réveille pas.»

Connait-on vraiment Dany Laferrière? Sait-on que lorsqu'il a lancé cette bombe qu'était Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, un roman de «célibataire», il était déjà en couple avec celle qui partage toujours sa vie, Maggie Berrouet? «Je suis totalement dans la littérature. J'utilise des éléments biographiques pour écrire mes livres, mais mon vrai lecteur, c'est quelqu'un qui ne me connaît pas du tout. C'est ça, le jeu.»

Qu'il joue à fond. De retour à l'hôtel Karibe, bien qu'épuisé, il nous récitera des extraits de L'énigme du retour que nous enregistrons pour les besoins du reportage. Ce reportage interrompu par le séisme, qui n'avait jamais été publié et que vous venez de lire.

***

DERNIER ÉCHANGE DE COURRIEL 12 JANVIER 10h 

De Chantal à Dany 

Mon cher Dany,

Comment te remercier pour cette journée magnifique? Tu as été si généreux de ton temps, c'est rare, d'autant plus que tu es très sollicité. Je ne pouvais espérer plus belle introduction à Port-au-Prince qu'en ta compagnie. Je devrais ajouter que l'introduction était commencée depuis plusieurs années, à la lecture de tes romans. C'est bien cela qui était émouvant pour moi, que de marcher dans ton paysage littéraire. Créer de nouvelles perspectives, tu disais. C'est bien cela, la littérature. Je ne sais trop comment j'aurais réagi si je n'avais pas eu tes romans dans ma tête. Cela m'a rendue plus intelligente, si je peux dire, pour ce premier contact. Rien ne vaut l'expérience vécue, et personnelle, mais elle s'accompagne de ce que nous sommes, et nous sommes mieux bardés quand on a lu, c'est certain. Il faut garder son propre regard, mais si ce regard est pauvre au départ, cela donne des impressions pauvres. Tu m'as enrichie. Car j'insiste: si ce n'était tes romans et toi, je n'aurais peut-être jamais mis les pieds en Haïti, étant une authentique moumoune nord-américaine.

La meilleure façon pour moi de te remercier sera évidemment de faire un bon reportage.

En espérant te revoir uniquement pour le plaisir d'ici mon retour,

Chantal

De Dany à Chantal 

Ma soeur - Je t'embrasse. Tu es dans ton pays. Personne ne peut ni contester ni t'enlever cette carte d'Haïti que tu as dans le coeur.

affection

Dany

Le 12 janvier à 16h53, un séisme de magnitude 7,3 a détruit Port-au-Prince.

Chantal Guy

 

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